Mieux connaître Diderot

 La Bibliothèque, tome 17, Eds. Garnier 

Grand philosophe des Lumières, esprit novateur infatigable, Diderot questionne, suscite pensées et réflexions. Son insatiable curiosité le pousse à étudier avec passion les mathématiques, les sciences naturelles, la théorie de la musique, les langues mortes ou l'anglais ; son enthousiasme l'entraîne à se lancer dans de vastes projets comme de lourdes traductions, l'Encyclopédie, les Salons. Son œuvre, qu'il réservait à la postérité, est d'une grande souplesse, innovante, joyeuse et pleine de vie. Plutôt que d'élaborer un système philosophique donnant réponse à tout, il préférait stimuler l'esprit critique des lecteurs. C'est pourquoi il a souvent choisi la forme dialectique du dialogue à deux ou plusieurs voix, la discussion, pour présenter des arguments, les réfuter aussitôt et brouiller les pistes. En effet, il serait vain de deviner l'auteur derrière un seul des personnages, ce serait trop simple pour Diderot qui rejette instinctivement tout manichéisme.

Sommaire de l'article


PORTRAITS DE DENIS DIDEROT ANALYSES PAR LUI-MEME
LES LIEUX QUI ONT MARQUE LA VIE DE DENIS DIDEROT
Ils étaient quatre, comme les trois mousquetaires
LES FREQUENTATIONS DE DENIS DIDEROT
L'ART CHEZ DIDEROT
LES FEUILLETONS DE L'ENCYCLOPEDIE
DIDEROT, LES SCIENCES, LA MORALE, LA POLITIQUE
ROMANCIER CRITIQUE DE SON TEMPS, IL INVENTE UN NOUVEAU GENRE THEATRAL
LA QUERELLE DES BOUFFONS
L'ami Jean-Jacques, la musique et la Querelle
UNE NOUVELLE FORME D'ANTI-ROMAN : JACQUES LE FATALISTE
LE NEVEU DE RAMEAU
REPERES BIOGRAPHIQUES
RESUMES DE DEUX ŒUVRES



PORTRAITS DE DENIS DIDEROT ANALYSES PAR LUI-MEME


• Portrait par Van Loo (Louvre).

- citation :
L’écritoire, les livres, les accessoires aussi bien qu’il est possible, quand on a voulu la couleur brillante et qu’on veut être harmonieux. Pétillant de près, vigoureux de loin, surtout les chairs. Du reste, de belles mains bien modelées, excepté la gauche qui n’est pas dessinée. On le voit de face ; il a la tête nue ; son toupet gris, avec sa mignardise, lui donne l’air d’une vieille coquette qui fait encore l’aimable ; la position d’un secrétaire d’Etat et non d’un philosophe. La fausseté du premier mouvement a influé sur tout le reste. C’est cette folle de Madame Van Loo qui venait jaser avec lui, tandis qu’on le peignait, qui lui a donné cet air-là et qui a tout gâté. [...] Il fallait le laisser seul et l’abandonner à sa rêverie. Alors sa bouche se serait entrouverte, ses regards distraits se seraient portés au loin, le travail de sa tête fortement occupée se serait peint sur son visage, et Michel eût fait une belle chose. Mon joli philosophe, vous me serez un témoignage précieux de l’amitié d’un artiste, excellent artiste, plus excellent homme. Mais que diront mes petits-enfants, lorsqu’ils viendront à comparer mes tristes ouvrages avec ce riant, mignon, efféminé, vieux coquet-là ! Mes enfants, je vous préviens que ce n’est pas moi. J’avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j’étais affecté. J’étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste ; mais je ne fus jamais tel que vous me voyez là. J’avais un grand front, des yeux très vifs, d’assez grands traits, la tête tout à fait du caractère d’un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise, à la rusticité des anciens temps.


• Buste en terre-cuite de Diderot, réalisé par Marie-Anne Collot, alors encore élève d'un grand ami de DD, Etienne Falconet, dont elle épousera le fils. A son sujet, Diderot s'exprime, non sans humour :
« J'oubliais les bons portraits de moi, le buste de mademoiselle Collot, surtout le dernier, qui appartient à M. Grimm, mon ami. Il est bien, il est très-bien ; il a pris chez lui la place d'un autre, que son maître M. Falconet avait fait, et qui n'était pas bien. Lorsque Falconet eut vu le buste de son éléve, il prit un marteau, et cassa le sien devant elle. »
En fait, le buste, offert à Grimm, exécuté alors la sculptrice est encore toute jeune, est un modèle en terre-cuite. Plus tard, lors d'un séjour à la cour de Russie, l'impératrice lui demanda un buste magistral en marbre de Diderot, qu'elle exécuta à partir du modèle précédent et qui se trouve aujourd'hui encore à l'Ermitage. D'après Falconet, « la souveraine est si contente du portrait de son philosophe qu'elle se décide à le garder à portée de regard dans ses appartements. » (cité dans Marie-Anne Collot, Une sculptrice française à la cour de Catherine II par Christiane Dellac, L'Harmattan). Ce portrait fut achevé en 1772, c'est-à-dire avant la venue en Russie de Diderot en chair et en os.

• Au salon de 1767, un autre portrait de Diderot est présenté, torse nu à la façon grecque, réalisé par Anna Dorothea Therbouche, académicienne, peintre du roi de Prusse et de l'électeur palatin et de l'académie de Bologne. Il fut ensuite gravé par Bertonnier. Diderot le commente de la façon suivante :

« [il me] ressemble, [ce portrait] où je suis nu jusqu’à la ceinture et qui pour la fierté, les chairs, le faire est fort au-dessus de Roslin et d’aucun portraitiste de l’Académie. Je l’ai placé vis-à-vis celui de Vanloo à qui il jouait un mauvais tour. Il était si frappant que ma fille me disait qu’elle l’aurait baisé cent fois pendant mon absence, si elle n’avait pas craint de le gâter. La poitrine était peinte très chaudement, avec des passages, et des méplats tout à fait vrais. Lorsque la tête fut faite, il était question du cou, et le haut de mon vêtement le cachait, ce qui dépitait un peu l’artiste. Pour faire cesser ce dépit, je passai derrière un rideau ; je me déshabillai, et je parus devant elle, en modèle d’académie. “Je n’aurais pas osé vous le proposer, me dit-elle ; mais vous avez bien fait et je vous en remercie.” J’étais nu, mais tout nu. Elle me peignait, et nous causions avec une simplicité et une innocence digne des premiers siècles. Comme depuis le péché d’Adam, on ne commande pas à toutes les parties de son corps comme à son bras, et qu’il y en a qui veulent, quand le fils d’Adam ne veut pas, et qui ne veulent pas, quand le fils d’Adam voudrait bien ; dans le cas de cet accident, je me serais rappelé le mot de Diogène au jeune lutteur : “Mon fils ; ne crains rien ; je ne suis pas si méchant que celui-là.” »

LES LIEUX QUI ONT MARQUE LA VIE DE 
DENIS DIDEROT
• Langres 

Né à Langres, qu'il quitta en 1728 pour Paris, Denis Diderot n'y retourna que peu de fois, notamment en 1759 après la mort de son père pour régler des affaires de famille. Ce retour fera l'objet d'un court texte de réflexions morales sous forme de dialogues, L'entretien d'un père avec ses enfants et d'un opuscule intitulé : le Voyage à Langres. Saisissant l'occasion d'une description du pays et de la ville de son enfance, Diderot en profite pour lancer une réflexion sur les activités économiques locales et les difficulté rencontrées par les habitants en cette année 1770, prenant cette région comme un exemple d'autres parties du royaume de France.

Une statue en bronze de Diderot, commandée par la ville à Auguste Bartholdi, fut inaugurée pour le centenaire de sa mort, le 3 août 1884, place Diderot.
• A Paris, Diderot changera très fréquemment de logis. Intallé tout d'abord rue de l’Observance (actuellement rue Antoine-Dubois), près du couvent des Cordeliers, il fréquenta le quartier des libraires, entre la rue Saint-Jacques et celle de la Parcheminerie ou le célèbre café Procope, lieu de rencontres et de discussions à l'instar des « clubs » qui fleuriront sous la Révolution. En 1741, il s'installe rue du Vieux Colombier puis déménage quelques mois plus tard dans une chambre de la rue des Deux-Ponts. Après son mariage avec Nanette en 1743, il emménage rue Saint-Victor. Trois ans plus tard, alors que le ménage bat déjà de l'aile, ils partent rue Traversière (devenue Rotrou) puis rue Mouffetard. C'est là que Diderot réalisa la longue traduction du Dictionnaire médical, avec deux associés qu'il s'est trouvés pour partager des idées. Il y écrira également les Pensées philosophiques, ouvrage qui, interdit par le Parlement, fera connaître son nom dans les cercles intellectuels. C'est rue Mouffetard que la police, qui tient Diderot à l'œil, fait une perquisition et emporte le manuscrit de la Promenade du sceptique, qui ne sera publié qu'en 1830. 
En 1749, les Diderot s'installent au second étage du 3 rue de la Vieille-Estrapade. Ils resteront jusqu'à leur départ en 1754 ou 1755, ayant trouvé un logis rue Taranne. Cette rue fut détruite ultérieurement par le percement de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Germain. Une statue édifiée devant le n°145 du boulevard Saint-Germain rappelle que Diderot y vécut. A la fin de la vie de Diderot, Grimm et Catherine II de Russie lui trouvent un autre logement de plain-pied, au 39 rue de Richelieu, près du Palais Royal, mais il n'en profitera que quelque mois avant sa mort. (photo : plaque de la rue de l'Estrapade).


• Durant la Régence, Philippe d'Orléans avait délaissé Versailles pour installer sa cour au Palais-Royal à Paris. Situé à peu de distance de l'Opéra comme des Tuileries, le quartier est très animé sous l'Ancien Régime, drainant dans les rues adjacentes une activité permanente autour des cafés, restaurants, promenades. « Les Français aiment les Promenades. Il y en a à Paris beaucoup de ceux qui n'aiant pas grand'chose à faire, se promènent ordinairement en quelque voiture ou à pié, dans la belle saison » [SIC], racontait l'Allemand Joachim-Christoph Nemeitz dans son Séjour à Paris . Diderot est un habitué des promenades au Palais-Royal, en fin d'après-midi, lorsqu'après avoir travaillé seul il souhaite se délasser en regardant les passants ou en retrouvant ses amis.

  « Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude
d'aller sur les cinq heures du soir me promener
au Palais-Royal. » 
Tels sont les premiers mots du Neveu de Rameau.

Pendant leurs années de jeunesse, c'est à l'hôtel du Panier-Fleuri que se retrouvent plusieurs fois par semaine les « quatre mousquetaires » pour diner ensemble et discuter à bâtons rompus, souvent de musique. Diderot se rend aussi sur la place du Palais-Royal au café la Régence, où se déroulent des parties d'échecs qu'il suit avec intérêt. C'est là qu'il rencontre le neveu de Rameau. Le cafetier, Rey, est un ancien cuisinier du duc d'Orléans. C'est pourquoi « son établissement est un des plus anciens et des plus renommés, très bien composé et suivi des plus habiles joueurs d’échecs » (d'après l'Almanach royal de 1770, cité par terres-d'écrivains.)
Ils étaient quatre,
comme les trois mousquetaires
En 1742, par l'intermédiaire d'un ami commun genevois, Daniel Roguin, Diderot rencontre Rousseau (1712-1778). Ils ont le même âge (30 ans), partagent les mêmes passions pour la philosophie, les idées neuves, la littérature et surtout la musique dont ils connaissent parfaitement la théorie. Leurs caractèrent sont opposés : Diderot est exubérant, joyeux, audacieux, bavard, gesticuleur, généreux, fonceur ; Rousseau est ombrageux, déchiré, à la fois humble et très orguilleux, avide de reconnaissance, misanthrope, sourcilleux. Tous d'eux sont pleins de vigueur et de capacités, même s'ils sont encore ignorés ou méprisés par l'élite sociale et intellectuelle. Rousseau a élaboré un système de notation musicale qu'il a présenté sans succès à divers personnalités, il hante les cafés et les théâtres ainsi que les salons, joue très bien aux échecs, donne des lecons, offre ses services de secrétaire. Tous deux sentent venir l'aurore d'un monde nouveau où bruissent des idées neuves, tous deux veulent changer le monde. Condillac (1714-1780), que Rousseau présente à Diderot, est un jeune aristocrate riche presque aveugle ; il a écrit un Essai sur l'origine des connaissances humaines. Diderot , toujours industrieux, le présente au libraire Durand (celui qui lui a commandé le Dictionnaire médical). L'affaire se fait pour 100 écus. Le quatrième larron est lui aussi un marginal. Fils naturel de la marquise de Tencin, élevé par une nourrice, Jean le Rond d'Alembert (1717-1783) est brillant, surdoué, précoce, drôle, enjoué. C'est l'un des meilleurs mathématiciens européens de son époque, mais il s'intéresse à tout et particulièrement à la musique, tout comme ses amis. Il publiera d'ailleurs en 1754 ses Réflexions sur la musique en général et la musique française en particulier. Diderot quant à lui écrira pour le Mercure de France (1747) un article sur le projet d'un nouvel orgue.




Jean d'Alembert par Quentin de La tour









 Rousseau par Quentin de La Tour










• DIDEROT à la campagne

- Pour Diderot qui n’aime pas voyager, le château du Grandval de son ami le baron d’Holbach, à Sucy-en-Brie offre assez près de Paris des séjours au calme. On l'y trouve en octobre 1759, puis en octobre 1760, en novembre 1775 et en août 1780. Là, il travaille beaucoup et écrit de belles lettres à sa chère Sophie Volland.



Le château de Grandval
avant sa destruction 
pendant la dernière guerre








Ci-contre, l'ancienne conciergerie du château, démoli en 1786. Madame d'Epinay offrira au château de la Chevrette, au lieu-dit l'Ermitage, un refuge pour JJRousseau entre 1756-1757.




- Diderot se rend également au château de la Chevrette, près de Montmorency, propriété de son amie Madame d’Epinay, maîtresse de Grimm et protectrice de Rousseau.

LES FREQUENTATIONS DE DD

• Sophie Volland (1725-1784) avait 29 ans lorsqu'elle rencontra Diderot. Cultivée, curieuse, elle était de constitution frêle, portait des lunettes. Très curieuse de tout, au courant des écrits des philosophes comme de ceux des scientifiques, son intelligence vive, son jugement pertinent en firent la correspondante privilégiée de Diderot pendant 14 ans. Diderot conservait son portrait réalisé par la peintre Anne Vallayer-Coster, enchâssé dans la couverture d'un livre, qui malheureusement n'a jamais été retrouvé.

• Madame d'Epinay (1726-1783) protectrice de Rousseau et de Grimm, tenait salon à Paris dans son hôtel particulier (détruit en 1860) situé au 5 rue de la Chaussée d'Antin. Elle y recevait Montesquieu Rousseau, Marmontel, d'Holbach, Saint-Lambert, Grimm, Diderot, d'Alembert, Voltaire, Marivaux, le marquis de Mora (amant de Julie de Lespinasse), l'abbé Galiani et même le petit Mozart de 8 ans, lors de son passage à Paris en 1763. Les 25 lettres retrouvées de Diderot à Madame d'Epinay témoignent de leur amitié.
Melchior Grimm trace d’elle ce portrait : « Ce qui distinguait l’esprit de Louise d’Épinay, c’était une droiture de sens fine et profonde. Elle avait peu d’imagination ; moins sensible à l’élégance qu’à l’originalité, son goût n’était pas toujours assez sûr, assez difficile, mais on ne pouvait guère avoir plus de pénétration, un tact plus juste, de meilleures vues avec un esprit de conduite plus ferme et plus adroit. » (ci-dessus, portrait par Jean-Etienne Liotard).

• Melchior Grimm (1723-1807), après des études littéraires à Leipzig, partit en 1748 vivre à Paris où il fut le lecteur du prince de Saxe-Gotha. Introduit par Rousseau dans le monde littéraire, il fréquenta le salon de Louise d'Epinay qui devint sa maîtresse. Critique littéraire et musical, il confie à Diderot, rencontré en 1749, la rédaction des compte-rendus des Salons de peinture pour la revue qu'il a créée, intitulée Correspondance littéraire, philosophique et critique.





Melchior Grimm en 1769,
par Louis Carmontelle (musée Condé, Chantilly)





• Le baron d'Holbach, Paul-Henri Thiry (1723-1789) est un philosophe, savant et ingénieur qui rédige dans l'Encyclopédie des articles sur la géologie, la minéralogie, la métallurgie, la chimie et la médecine. Membre des académies de Berlin et de Saint-Pétersbourg, c'est un athée, tout comme Helvétius. Il fréquente les salons de Madame Geoffrin et de Madame d'Epinay, entretien une correspondance avec des savants étrangers et reçoit ses amis chez lui au 8 rue des Moulins (alors appelée rue Royale Saint Roch) de 1759 à sa mort en 1789. Les encyclopédistes s'y retrouvent à diner le dimanche et le jeudi.
Le baron d'Holbach par Carmontelle

portrait de Marmontel par Roslin en 1769
• Jean-François Marmontel (1723-1799) se fait connaître en envoyant à Voltaire son Ode sur l'invention de la poudre à canon. Le philosophe l'encourage et une correspondance s'engage entre les deux hommes. Il se fait connaître par des pièces de théâtre, avant de rencontrer chez d'Holbach les encyclopédistes avec lesquels il collabore. Logé à Paris chez madame Geoffrin, il devient en 1754 journaliste puis directeur du Mercure de France. Ayant collaboré à un opéra de Rameau, il écrit des livrets pour Grétry, puis Piccini lorsque ce dernier s'installe à Paris en 1776. Il prend la tête des partisans de la musique italienne dans leur opposition à ceux de Gluck. Ses Mémoires restent un témoignage inépuisable de son époque.


• Le chevalier Louis de Jaucourt (1704-1779)
Après avoir fait ses études à Genève et à Cambridge, ce jeune érudit protestant étudia la médecine à Leyde où il fit la connaissance de Tronchin. Revenu à Paris en 1736, il pratiqua son art pour les pauvre, vivant simplement et consacrant son temps à l'étude. Membre des académies de Berlin et de Stockholm, il est surtout connu pour avoir rédigé l'article « traite des nègres » de l'Encyclopédie, dont voici un extrait : « les hommes et leur liberté ne sont point un objet de commerce ; ils ne peuvent être ni vendus, ni achetés, ni payés à aucun prix. » Travailleur infatigable, il a rédigé pas moins de de 18 000 articles (sur les 72 000 que compte l'Encyclopédie) sans compter ses collaboration signées avec d'autres scientifiques. « La médecine, non moins nécessaire que la jurisprudence, la physique générale, et presque toutes les parties de la littérature, doivent dans ce volume un très-grand nombre de morceaux à M. De Jaucourt » disait d'Alembert, qui lui rend hommage dans la préface du tome III. (ci-dessus, portrait anonyme).


• Claude Adrien Helvétius (1715-1771), lui, vit au 16-18 rue Sainte-Anne et y recoit également les collaborateurs de l'Encyclopédie, projet qui l'enthousiasme et pour lequel il dépense une grande partie de sa fortune de fermier-général. Ami de Montesquieu, de Voltaire, de Buffon, il est un ardent défenseur d'un changement de société. Son livre De l'Esprit, condamné par le Parlement, mis à l'index par le Vatican, fut brûlé et son auteur contraint à une rétractation publique





 Naigeon par Fragonard
• Jacques André Naigeon (1738-1810), est avant tout un artiste peintre, qui se tourne vers la littérature et la philosophie sous l'influence de Diderot, de 25 ans son aîné, dont il devient le disciple. Il participa à la réécriture des articles du baron d'Holbach, puis collabora à la partie philosophique de l'Encyclopédie méthodique ou Encyclopédie Panckoucke (du nom de l'éditeur), qui tenta de 1782 à 1832 d'enrichir la précédente. Après la Révolution, il s'attela à un dictionnaire de la philosophie ancienne et moderne en trois volumes (publiés entre 1791 et 1794). Il assurera la publication des œuvres posthumes de Diderot en 15 tomes (en 1798). 


L'ART CHEZ DIDEROT

Diderot est convaincu du rôle moral de l'art, en particulier du théatre et de la peinture. Son Traité du beau (écrit vers 1750) passe sous silence les arts plastiques, qu'il ignorait alors. Sa grande connaissance, y compris technique, en la matière, il l'acquiert au fil de ses comptes rendus minutieux des Salons. C'est à la demande de son ami Grimm qu'il s'y attèle avec enthousiasme, en 1759, pour sa revue manuscrite et confidentielle la Correspondance littéraire philosophique et critique. Elle ne compte qu'une quinzaine d'abonnés, mais quels abonnés ! L'impératrice Catherine de Russie, le futur Gustave III de Suède, la reine de Suède, le roi de Pologne, la princesse de Nassau (à qui Diderot dédia l'épître introduisant le Père de famille), et bien d'autres. Bref, c'est la revue spécialisée des « despostes éclairés ». N'étant pas imprimée mais seulement manuscrite, elle n'a pas obligation de se présenter devant les fouches caudines de la censure, c'est pourquoi le ton et les idées y sont très libres. Diderot rédigera pour la revue de très nombreux commentaires et analyses littéraires, ainsi que des extraits de ses romans et textes philosophiques (voir biographie). Il fournit également les 9 Salons, courant sur 22 ans : 1759, 1761, 1763, 1765, 1767, 1769, 1771, 1775 et 1781. Ainsi appelle-t-on les compte-rendus des expositions publiques de peintures, sculptures et gravures organisées par l'Académie royale de peinture et de scultpture (depuis 1667), qui se tenaient depuis 1725 dans le salon carré du Louvre. Les sculptures reposent sur des dessertes, au centre de la pièce, tandis que les larges ambrasures des fenêtres sont réservées aux gravures, tout le restant de l'espace étant dédié aux peintures, accrochées de manière serrée sur les murs, jusqu'aux plafonds. L'acédémicien chargé de diriger l'accrochage est nommé « tapissier »; c'est une charge délicate à assumer car sujette à de nombreuses pressions et récriminations, chaque artiste souhaitant voir ses œuvres suspendues aux meilleurs endroits, au centre des murs, les côtés et les hauteurs restant dans l'ombre malgré force bougies. Le choix de la disposition se fait en fonction des thèmes ou d'une certaine harmonie perçue par le tapissier. Les expositions commencent fin août et durent plusieurs semaines. Gratuites, elles attirent un public très nombreux et bruyant car elles sont célèbres dans l'Europe entière. Reflet de la munificence de la cour, elles ouvrent une vitrine sur ce qui se fait de mieux en art pictural français. Parmi les œuvres exposées figurent celles des peintres nouvellement agréés, ainsi que les tableaux de réception à l'Académie.
C'est la forme dialoguée, qui lui tient à cœur, que Diderot choisit pour les compte-rendus de ses Salons qui sont rédigés comme des lettres à Grimm ; celui-ci insère ses commentaires. Les deux textes les plus célèbres des Salons sont « l'Antre de Platon », rédigé à l'occasion de l'exposition de 1765, au sujet du tableau de Fragonard (1732-1806), Corésus et Callirhoé ; et la « Promenade Vernet » à travers plusieurs tableaux du peintre de marines.

Le Salon de 1765,
tableau de Gabriel de Saint-Aubin (1724-1780)
(Louvre).
















couverture de la
Correspondance littéraire, philosophique et critique, 
tome 9












Le tableau de Fragonard (1732-1806),  
Corésus et Callirhoé, 
exposé lors du Salon de 1765 et actuellement au Louvre,
inspira à Diderot une de ses critiques les
plus fameuses :
"L'antre de Platon".



La source abondante de Vernet (salon de 1767)
fait l'objet de la 1ère partie de la "Promenade Vernet".

LES FEUILLETONS DE L'ENCYCLOPEDIE
ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers

Intéressé par la publication en Angleterre de la Cyclopaedia d'Ephraïm Chambers, publiée en 1728, André Le Breton en commande la traduction en 1743 à un Anglais vivant en France, John Mills. Alors qu'il annonce la sortie de l'ouvrage pour le printemps 1745, il réalise que Mills n'a pas commencé la traduction et n'a même pas d'exemplaire du livre anglais. Dans sa colère, Le Breton donne alors des coups de canne à Mills, si bien qu'il est attaqué en justice pour coups et blessure, avant d'être acquitté. Un privilège royal de 20 ans lui est octroyé en 1746, avec ses associés les libraires David, Durand et Briasson, pour la publication de l'ouvrage. Il engage alors un abbé membre de l'Académie des sciences, Gua de Malves qui recrute Diderot, Condillac et d'Alembert. Cependant un an plus tard, en août 1747, Malves est renvoyé et Diderot et d'Alembert sont nommés rédacteurs en chef, charge que Diderot conservera durant 25 ans. Sous leur impulsion ce modeste projet prend alors de l'ampleur. Enthousiastes, ils désirent en faire la synthèse capable de vulgariser toutes les connaissances de l'époque, que ce soit théoriques ou pratiques. Ainsi, à côté des articles conceptuels (religion, philosophie), la part belle est donnée non seulement aux sciences (botanique, physique, chimie, sciences naturelles) mais aussi à toutes les techniques (fabrication du tissu, du papier). Les arts mécaniques et métiers étaient jusqu'alors tenus pour mineurs et il n'y avait donc pas d'ouvrage sur le sujet. Mais Diderot n'est pas pour rien fils d'artisan, il ambitionne de redonner aux arts manuels leurs lettres de noblessse. Les rédacteurs ou correspondants en province de l'Encyclopédie visitent ateliers et manufactures, de nombreux illustrateurs sont embauchés pour faire des croquis des processus de fabrication, des outils, etc. Cependant, en 1749 prend place la dénonciation et l'arrestation de Diderot, suite à la publication des Bijoux indiscrets, ouvrage licencieux, et surtout de la Lettre sur les aveugles. Les éditeurs parviennent à le faire libérer, suppliant le ministre de l'Intérieur d'Argenson « de vouloir bien s'intéresser à l'entreprise la plus belle et la plus utile qui ait jamais été faite en librairie ».
Le "prospectus" présentant l'ouvrage, rédigé par Diderot et publié en novembre 1750 à 8 000 exemplaires, suscite un millier de souscriptions, avec paiements échelonnés pour l'ensemble de la collection. 1 000 ouvriers travailleront à l'ouvrage pendant 24 ans, pour un tirage de 4 250 exemplaires, chiffre élevé pour l'époque ou on ne dépasse pas les 1 000 à 1 500 exemplaires. Peu à peu, les tomes compteront jusqu'à 2 250 souscripteurs et davantage de lecteurs avec la propagation des cabinets de lecture. Le prospectus de Diderot présente le plan sous forme d'arbre des connaissance humaines (emprunté à Francis Bacon).
Dès le début, les jésuites et les jansénistes sont très virulent contre l'ouvrage, le jugeant dirigé contre l'Eglise et la morale.
Le premier volume parait en 1751, il comporte le Discours préliminaire de d'Alembert considéré comme un texte emblématique des Lumières. Mais dès l'année suivante, un des rédacteurs, l'abbé de Prades, étant accusé d'athéisme, un arrêt royal interdit les deux premiers volumes parus et les condamne au pilon. D'alembert décide alors d'abandonner son poste, ne se chargeant que de la rédaction des articles de mathématiques et physique. Mais l'Encyclopédie compte aussi des défenseurs à la cour, comme Madame de Pompadour et le ministre Malesherbes, en charge de l'édition (c'est-à-dire de la censure). Après leur intervention, la reprise des publication est autorisée en novembre 1753. Les six volumes suivant paraitront régulièrement pendant les années suivantes. En 1757, l'article « Genève » suscite une nouvelle levée de bouclier du parti dévot et même une brouille avec Rousseau. Le critique Fréron, rédacteur de l'Année littéraire, attaque alors Diderot, l'accusant de plagiat et d'hérésie. La cabale enfle. Jean-François de la Harpe (1739-1803), ami des encyclopédiste, fait paraître une riposte en 1758 intitulée L'Aléthophile ou l'Ami de la vérité. La même année, la tentative d'assassinat du Roi par Damiens est l'occasion pour le clan des anti-encyclopédistes de prouver la pernicieuse influence de l'ouvrage. De plus, quelques mois après, le traité De l'Esprit d'Helvétius provoque un nouveau scandale. Finalement, en 1759, l'ouvrage est jugé subversif par le

Parlement, qui en ordonne la révision par un collège de théologiens et d'avocats. Le roi révoque les privilèges d'impression, ordonne la saisie et la destruction par le feu des 7 volumes déjà parus, le pape met l'œuvre à l'Index. Tout paraît perdu. Mais c'est sans compter sur les ressources du parti des Lumières. Malesherbes va jusqu'à cacher chez lui les manuscrits de Diderot. Pendant cette crise, d'Alembert abandonne définitivement sa collaboration, mais Diderot tient bon. L'ouvrage reçoit le soutien tacite des souscripteurs qui ne réclament pas le remboursement que leur avait octroyé la justice. Après une interruption du 8 mars 1759 à septembre 1759, le travail éditorial reprend en contournant la suppression. Malesherbes obtient pour l'éditeur la permission de publier les volumes de planches. Deux ans après, 1761, Diderot sera de nouveau saisi de découragement. Il découvre avec fureur que le libraire Le Breton censure lui même les textes ! En 1762 souffle un vent politique nouveau, un vent de liberté avec l'expulsion des jésuites. A partir de 1765 la rédaction et la publication des dix volumes de texte restant se poursuivent clandestinement, sans privilège et sous une fausse adresse suisse. Les dix derniers tomes sont publiés en 1766, les deux derniers volumes de planches en 1772. Prévue pour 10 volumes, l'ouvrage en compte 17 de texte plus 11 de planches, totalisant 24 ans de travail acharné. En 1776-1777 l'éditeur Panckouke, propriétaire du Mercure de France, fait paraitre un supplément en 4 volumes de texte et 1 de planches.
Diffusée à 25 000 exemplaires avant 1789, l'Encyclopédie aura été un puissant véhicule de propagande des idées des Lumières.

Anecdote :
Lors de la cabale, le Mercure de France publia en 1757 un article anonyme intitulé "Premier Mémoire sur les Cacouacs", suivi bientôt d'autres articles du parti dévot se moquant des philosohes comme s'ils étaient une tribu de sauvages, les Cacouacs, avec le patriarche des Cacouacs (Denis Diderot), la réception d'un nouveau disciple cacouac, le catéchisme des Cacouacs, leurs mœurs. Bons rieurs, les encyclopédistes reprennent le mot à leur compte. Ainsi un conte philosophique de Jean-Jacques Rousseau sort avec la mention « Conte Cacouac » ; dans un courrier, Voltaire écrit au sujet de d'Alembert : « Si vous voyez ce Cacouac, ayez la bonté de le lui remettre… »

DIDEROT, LES SCIENCES, LA MORALE, 
LA POLITIQUE

Denis Diderot s'intéresse beaucoup aux mathématiques ainsi qu'aux autres sciences, considérant la philosophie comme la science de toutes les autres, celle qui synthétise les connaissances et peut conduire au progrès. Il se passionne en particulier pour la méthode expérimentale scientifique. Il considère qu'un accroissement des connaissances permet d'ouvrir les yeux sur le monde, rendant les préjugés obsolètes. C'est pourquoi il propose à Catherine de Russie un programme d'enseignement et de formation pour la jeunesse russe. Bien qu'il combatte les préjugés religieux, il attache de l'importance à une morale positive, basée sur la confiance en l'homme, le plaisir à faire le bien, l'horreur du mal. Diderot espère que son travail aura servi l'humanité et sera compris par la postérité. Contrairement à Rousseau, il considère que l'homme peut trouver le bonheur dans la société. Mais il n'est jamais sûr de lui, de ses idées ; il oscille, plein de contradictions, entre le rationalisme et les transports de la sensibilité. « Le scepticisme est le premier pas vers la vérité », écrit-il (pensée XXXI, Pensées philosophiques, 1746). Aussi place-t-il la dignité de l'homme davantage dans la recherche de la vérité que dans sa découverte. Politiquement, Diderot condamne l'absolutisme, la monarchie de droit divin, les privilèges, les atteintes à la liberté, la guerre. La première partie de son Supplément au voyage de Bougainville est un virulent plaidoyer, détaillé et argumenté, pour les droits des peuples à disposer d'eux-même et à choisir leur mode de vie, contre l'asservissement, la colonisation, l'esclavage et contre le point de vue de la domination naturelle ou justifiée de l'Europe sur le reste du monde. Unique en son genre, lui qui est un homme de progrès va jusqu'à considérer que celui-ci n'a pas à être imposé aux sociétés qui s'en passent. Il est en cela non seulement en avance sur son temps, mais sur le nôtre.

ROMANCIER CRITIQUE DE SON TEMPS, 
IL INVENTE UN NOUVEAU GENRE THEATRAL

Diderot n'a écrit que trois pièces. Comme toujours précurseur, il cherche non pas à copier mais à rompre avec les traditions, écrivant ses pièces en prose et non en vers, dans une langue contemporaine de son époque et non pleine de tournures anciennes, d'allégories et de références à l'Antiquité, proposant des drames bourgeois et non des héros grecs. Il travaille sur les sentiments exprimés par les personnages, sur le jeu des acteurs. Le Père de famille, joué près de deux cents fois entre 1789 et 1800, montre l'attrait permanent, pendant la période révolutionnaire, des questions soulevées par Diderot.
Outre les pièces (Le Fils naturel ou les Epreuves de la vertu, comédie, Le Père de famille, drame, Est-il bon ? Est-il méchant ?) il a poursuivi le dialogue sur l'art théâtral avec des essais critiques : Paradoxe sur le comédien (1773-1777), Entretiens sur le Fils naturel (1757).
• la renaissance de Diderot au théâtre
Si Est-il bon, est-il méchant ? créé en 1758, est au répertoire de la Comédie française, les autres œuvres de Diderot semblaient tombé dans l'oubli. Pierre Fresnay, en donnant en 1963 le Neveu de Rameau, a ouvert la voie à d'autres adaptations théatrales comme celle des Entretiens avec d'Alembert (par Jacques Nichet, donné en 1987 au Théâtre du Nord, Lille), de la Lettre sur les aveugles (Colin-Maillard, adaptation de Pascal Parsat donnée à la Cité internationale des Arts, automne 1999), ou du Paradoxe sur le comédien. Les adaptations de Jacques le fataliste, sont les plus nombreuses, parmi elles on peut noter celle de Francis Huster intitulée Suite Royale, donnée au théâtre Marigny en1992, l'adaptation écrite en 1970 par Kundera sous le titre Jacques et son maître, celle d'Eric Herbette pour le théâtre Darius Milhaud, celle de Roland Ravez pour le théâtre de Bruxelles en 2007.


LA QUERELLE DES BOUFFONS

La musique tient une place extrêmement importante dans le siècle en général et auprès des encyclopédistes notamment.
La Querelle des Bouffons, symptomatique des mutations en cours, cristallise des enjeux qui vont au-delà de ceux des spectacles : la place dans l'art, comme dans la vie, de la méthode, de la rigueur, du plaisir, de l'imagination ou de l'ordre, de la théorie et de la pratique, la possibilité de rendre artistiques des chansons populaires, l'opposition entre cartésianisme et expression des sentiments. Déjà, nous l'avons vu, les quatre amis de jeunesse partageaient une même passion et une connaissance approfondie de la musique. L'un voulait réformer un instrument (DD), l'autre le système de notation (JJR). Pendant plusieurs années, ils prendront avec ardeur la défense de la musique italienne, la trouvant plus joyeuse et plus ouverte que la musique française. Cette bataille commença à l'occasion d'une tournée en France d'une troupe de chanteurs italiens, les Bouffons, qui vinrent donner à Paris douze concerts, entre 1752 et 1754. Le premier spectacle mettait en scène l'opéra de Giovanni Battista Pergolese (1710-1736), La Serva padrona (la servante maitresse). L'opéra de Pergolèse séduisit le parti italien par sa simplicité, son naturel, son pittoresque, la légèreté de sa mélodie ornée. Rameau, par opposition leur semblait trop intellectuel. L'enjeu de cette lutte qui peut nous paraître aujourd'hui factice n'est autre ue l'affrontement du classicisme - incarné par Rameau, théorisé par Boileau et Descartes - avec l'esthétique de la sensibilité qui ouvrira la porte au romantisme du siècle suivant. Les partisans de la musique italienne se serrent les coudes sous la loge de la reine, ceux de la musique française se rassemblent sous la loge du roi.

Les tenants de la musique française donnent la priorité à l'harmonie, ceux de la musique italienne à la mélodie. Rousseau soutient que « la mélodie fait précisément dans la musique ce que fait le dessin dans la peinture, c'est elle qui marque les traits et les figures, dont les accords et les sons ne sont que les couleurs ». Et Rameau riposte en montrant que l'une est inséparable de l'autre : « C'est à l'harmonie seulement qu'il appartient de remuer les passions; la mélodie ne tire sa force que de cette source dont elle émane directement » . Le baron d'Holbach ouvre les hostilités avec la Lettre à une dame d'un certain âge sur l'état présent de l'opéra, brochure dans laquelle il feint de s'indigner de la musique italienne. Les quelques lignes qui suivent donnent une idée du mordant de l'opuscule et de son procédé de moquerie par l'exagération : - citations

« Oui, madame, ce spectacle si grave, si vénérable, dont l'immortel Lulli son fondateur semblait avoir pris soin d'écarter les ris insensés et la gayeté indécente, a été abandonné à des histrions ultramontains : sa dignité vient d'être avilie par les représentations les plus burlesques et pâr la musique la plus folâtre : une joye bruyante et des éclats immodérés ont déchiré le voile de ce temple et succédé au sangfroid noble et majestueux, et aux applaudissements sages et mesurés des admirateurs de Campra, de Mouret, de Destouches. O tems ! O mœurs ! »

« Ces vieillards à perruques respectables que leur longue expérience et la vivacité de leur organe ont mis en droit de juger depuis soixante ans sans examen et sans appel », écrit-il car ce sera un argument facile que de traiter sans cesse les tenants de la musique française de vieilles perruques et de veillards égrotants, la musique italienne étant défendue par une jeunesse hardie plus moderne.

« Y a-t-il rien de si surprenant que la longue opiniâtreté avec laquelle nos grands pères et nos grandes mères ont admiré les compositions les plus plates ? Mais il ne les admiroient après tout que faute d'en connaître de meilleures […] Secouons une bonne foi le joug du préjugé national et ne rougissons point de céder à des accents qui ont enchanté toute l'Europe. » Cela nous choque aujourd'hui que des personnes intelligentes comme les Encyclopédistes qualifient la musique de Rameau de « plate ». D'autant plus que, en 1750, Diderot, d'Alembert et Voltaire avaient été assez proches de Rameau et ne tarissaient pas d'éloges à son égard. Peut-être faut-il y voir le fait que le compositeur (1683-1764), âgé maintenant de 70 ans, avait à son actif outre ses compositions et son travail de chef d'orchestre et de pédagogue, de nombreux essais théoriques qui lui donnaient une place de maître, qu'il régnait depuis une vingtaine d'années sur le monde musical français et qu'il représentait la vieille garde de la musique française refusant de se tourner vers la musique italienne qui avait pourtant conquis et influencé les musiciens germaniques, anglais et néerlandais. L'animosité de longue date entre Rousseau et Rameau (qui avait critiqué le système de notation du jeune Rousseau et son œuvre Les muses galantes) donne un tour personnel à l'affrontement des idées.

Après son ami d'Holbach, l'autre baron, Melchior Grimm, fait paraître en janvier 1753 Le petit prophète de Boehmischbroda, critique virulente de l'opéra français, de ses mauvais chefs « qui feraient mieux d'aller fendre du bois dans les forêts de Bohême », des chanteurs ridicules « qui se gargarisent indécemment en public ». Le 25 janvier, un jeune avocat appelé Fusée de Voineson publie une réponse mordante intitulée Réponse du coin du roi, laquelle sera suivie d'une réplique du parti italien sous forme d'un Arrêt rendu, comprenant 18 articles et attribué à Holbach. Ensuite c'est au tour de Jacques Cazotte (1719-1792) de prendre la parole avec La Guerre de l'opéra. Il s'y prétend au-dessus de la mêlée mais y glisse les perfidies habituelles, traitant d'Holbach d'« Allemand » et les encyclopédites de « Géomètres ». Un nommé Caux de Cappeval y mêle son grain de sel, relevant l'injure faite à la France en remarquant que « la philosophie cache bien des vices » . Enfin, le 21 février, Diderot réplique avec le Petit Prophète. Il propose de comparer mesure par mesure deux pièces musicales, avec l'idée de défendre un art à la fois populaire et de qualité. Cette polémique prit une telle ampleur qu'un duel opposa en 1753 Ballot de Sauvot, admirateur de Rameau dont il fit l'arrangement du livret de Pigmalion, et le chanteur sopraniste Gaetano Caffarelli. Des pages entières sont consacrées à cette dispute musicale, dans le Neveu de Rameau aussi bien que dans Jacques le Fataliste

L'ami Jean-Jacques, la musique et la Querelle

Rousseau se trouve au cœur de la dispute, qu'il provoque avec sa Lettre sur la musique française. Il y reproche à Rameau de ne point donner à ses récitatifs le naturel de Pergolèse, d'écrire des chœurs manquant de simplicité (contrepoint), il juge l'orchestre et l'harmonie trop riches. Il considère aussi – il l'avait déjà écrit dans l'article sur les langues de l'Encyclopédie – que la langue française est une langue sourde, qui ne se prête pas à la poèsie, n'est pas faite pour être mise en musique, qu'elle est carrément incompatible avec la musique et c'est une idée qui sera souvent adoptée par le clan des philosophes, y compris par Diderot dans le Neveu de Rameau. Il apprécie la musicalité de la langue italienne, sa douceur, ses sonorités, son harmonie et ses accents. Pour Rousseau, la mélodie exprime les passions grâce aux inflexions de la voix, la musique se met au service des paroles et de l'expressivité. A l'oreille de Rousseau, les chanteurs français aboient, opinion que partage d'ailleurs spontanément Mozart lors de son passage à Paris.

Rousseau termine violemment : « Je crois avoir fait voir qu'il n'y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce que la langue n'en est pas suceptible; que le chant français n'est qu'un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue ; que l'harmonie en est brute, sans expression, et sentant uniquement son remplissage d'écolier ; […] Ainsi les airs français ne sont point des airs ; le récitatif français n'est point du récitatif. D'où je conclu [sic] que les Français n'ont point de musique et n'en peuvent avoir, ou que, si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eu. »
Rousseau, qui avait été sensible à la musique dès son plus jeune âge, y apportait une telle importance qu'elle le consolait de tous ses maux réels comme imaginaires, elle était l'art qu'il préférait et, parmi tous ses talents, c'est grâce à celui de musicien qu'il aurait souhaité passer à la postérité. « Il faut que je sois né pour cet art puisque j'ai commencé de l'aimer dès l'enfance et qu'il est le seul que j'aie aimé constamment dans tous les temps » (écrit-il dans les Confessions). Ci-dessus, couverture du Dictionnaire de la musique de JJR (Genève, Incoprom SA).
Théoricien, critique et compositeur, auteur d'un mode de notation musicale, et même, d'après Lévy-Strauss, premier ethno-musicologue, c'est surtout dans son activité de compositeur que Rousseau a toujours voulu être reconnu. Cependant les spécialistes et compositeurs des siècles suivants ont jugé son œuvre naïve, maladroite, voire infantile. Ses pièces comme le Devin de village, sont apprécié d'un point de vue biographique ou historique, mais non pas d'un point de vue musical et esthétique.




Partition du Devin de Village
Bibliothèque universitaire
de Neuchâtel.













Page de programme du Devin du Village
donné en pleine Querelle des Bouffons
(en 1752) à la cour et à l'Opéra.














une nouvelle forme d'anti-roman
JACQUES LE FATALISTE
Sous couvert d'un récit s'étendant sur 9 jours de chevauchée de deux voyageurs, et d'un épilogue deux semaines plus tard, Diderot nous livre en vrac les dialogues des personnages sur différents sujets : leurs amours, des anecdotes de leur vie passée, des considérations générales, morales ou philosophiques. Pour ne pas fatiguer le lecteur, plusieurs formes se succèdent, dans un désordre charmant, mêlant souvent la parodie de roman ou de scènes théâtrales : dialogue, descriptions, narrations d'épisodes passés, interventions d'autres personnages, mais aussi celles de l'auteur. Contrairement aux romans habituels où l'auteur se dissimule pour que les lecteurs puissent s'identifier aux personnages, ici Diderot intervient fréquemment (à la première personne du singulier), parfois pour prétendre qu'il ne s'agit pas d'un roman en cours, souvent pour attiser la curiosité du lecteur. Cette mise en abyme, au lieu de fragiliser les personnages, en rajoute un, extérieur au récit mais s'y mêlant. A plusieurs reprises, l'auteur fait participer le lecteur, l'interpellant, le questionnant, proposant plusieurs voies à la suite du récit (plusieurs destinations des personnages, plusieurs issues à une situation délicate, plusieurs interprétations de leurs attitudes). 
 Le roman critique la situation de dépendance sociale dûe à l'autorité que l'un (le maître) exerce sur l'autre (le valet), en la renversant souvent, à la façon des pièces de Molière où valets et maîtres échangent leurs rôles. Les protagonistes aristocrates sont plutôt mis à mal (des Arcis se fait mener par le bout du nez par Madame de La Pommeraye, le chevalier de Saint-Ouen est un escroc…) ; l'Eglise est férocement critiquée (à travers l'histoire du frère de Jacques), les médecins sont ridiculisés. Mais ce que Diderot recherche dans ses personnages, outre l'esprit, l'intelligence ou l'humour, c'est l'humanité qui va les rendre sympathiques, aussi bien dans leurs défauts dévoilés que dans leurs délicatesses.







LE NEVEU DE RAMEAU

Le roman fut écrit à l'origine en réplique aux attaques du clan des antiphilosophes, mené entre autre par Palissot. Ce dernier ridiculisa Diderot et ses amis en 1761 dans une pièce comique intitulée Les Philosophes. Charles Palissot de Montenoy (1730-1814) commença une brillante carrière - louant dans un opuscule Montesquieu et Voltaire, élu très tôt membre de la société royale des Sciences et belles-lettres de Nancy, donnant une pièce à succès à la Comédie française (Les Tuteurs), protégé par le ministre Choiseul, rédigeant des poèmes flattant de hauts personnages de la cour et s'achetant une grande propriété à Argenteuil. En 1755, il poursuivit son ascension sociale en commettant une pièce dans laquelle il outrageait J.-J. Rousseau, le montrant marchant à quatre pattes et mangeant de la salade. La pièce suscita les protestations de d'Alembert et même d'un proche de la cour de Stanislas (à Nancy, les protecteurs de Palissot). Mais la soif de notoriété entraîna Palissot à adopter ce créneau qui faisait parler de lui. Il devint donc le membre le plus actif du clan antiphilosophique. Il publia à ce titre, en 1757, les Petites lettres sur de grans philosophes, [Sans D à gran] puis fit jouer en 1760 la comédie Les Philosophes. Ce n'était pas faire montre d'un grand courage, alors que l'Encyclopédie vivait ses heures les plus cruelles et venait de se faire interdire par la cour comme par le Vatican. Reprenant le schéma des Femmes savantes, la pièce n'est qu'une succession de sarcasmes de bas étage, attaquant aussi bien les idées que les hommes, leurs manies ou leur comportement. Diderot y est montré sous les traits grotesques d'un certain Dortidius. Rousseau, qui avait pourtant été épargné par cette pièce-ci, écrivit à son libraire : « En parcourant, monsieur, la pièce que vous m'avez envoyée, j'ai frémi de m'y voir loué. » Voltaire, épargné lui aussi, répliqua avec Le café ou l'écossaise, mettant en scène le critique Fréron sous le nom de Wasp (signifiant "frelon," en anglais). L'abbé philosophe Morellet écrivit quant à lui la Vision de Charles Palissot, qui lui valut d'être embastillé.
Plus tard, Palissot poursuivit sa carrière d'opportuniste. Attaquant les acteurs «aristocrates», il prononça au club des Jacobins un discours virulent contre la religion, se fit octroyer une pension par la Convention en 1795 ; il fit sa cour à Napoléon Bonaparte et entra dès 1798 au conseil des anciens, fut nommé administrateur perpétuel de la bibliothèque Mazarine en 1805 mais ne put entrer à l'institut de France en raison de l'opposition à sa candidature de Naigeon, fidèle à la mémoire de Diderot.

Le neveu de Rameau est un personnage réel, appelé Jean-François Rameau (1716-1777). Après une enfance et une jeunesse malheureuses en province, il partit pour Paris en 1745. Turbulent, il fut arrêté pour désordre et insultes à l'opéra ; son célèbre oncle proposa qu'il soit envoyé dans les colonies. En 1754 il se trouva un protecteur en la personne de Bertin de Blagny. Il est question de cette période dans le roman. De nouveau arrêté pour esclandre à l'opéra, il aurait eu des liens avec le parti antiphilosophique (il en également questin dans le dialogue de Diderot). Musicien, il a écrit, outre un intermède chanté avec Palissot, des pièces de clavecin ainsi qu'une symphonie qui fut donnée au concert spirituel du lundi de Pâques en 1758. Il obtient par son protecteur Bertin la charge de contrôleur des jurés des maîtres à danser de Paris, mais la revendit faute d'argent en 1761. Après la mort de son oncle, il publia son dithyrambe sous forme d'un poème en cinq chants intitulé La Raméide, dans le but de s'attirer la bienveillance de la monarchie. Mais en 1769, alors qu'il avait perdu sa femme et son fils, il fut enfermé à la demande de sa sœur dans un hospice jusqu'à la fin de sa triste vie.
Le roman, sous forme de dialogue, aborde de nombreux thèmes à travers lesquels se lit une critique de la société contemporaine, qui pousse les hommes comme le Neveu (sans métier manuel ni titre de noblesse) à se trouver des protecteurs et à s'en faire les flatteurs. Le Neveu est un cynique, mais il n'est pas sans talent ni finesse. Le roman est bâti de telle façon, comme c'est le cas dans toutes les œuvres de Diderot, que les points de vue ne peuvent se départager entre bon et méchant. Le philosophe joue son rôle, prône la droiture, l'honnêteté, le travail, l'étude, mais le bouffon n'est pas exempt de sagesse et, malgré sa bassesse, c'est souvent dans sa bouche qu'on entend les plus dures critiques de la société de l'Ancien-Régime.Même s'il en tient pour les valeurs bourgeoises (le travail, l'étude, une certaine sobriété dans le train de vie), Diderot a sans doute été dans sa jeunesse un peu chenapan et il n'est pas un apologue de la vertu. Ce qu'il prise par-dessus tout, c'est l'enthousiasme sincère et la liberté. Lui même est toujours resté fidèle à ses idées, malgré les pressions policières qu'il a subies et les exhortations de Voltaire à émigrer. Ce qu'il déteste, c'est l'hypocrisie, le mensonge, la flagornerie du courtisan ou de l'intéressé. Il hait le bigot malveillant qui condamne le vice en le pratiquant ou sans jamais lui donner la parole. Il s'amuse à regarder vivre le monde autour de lui et y trouve des sources d'inspiration. - citations :
« C'est que presque toujours ce qui nuit à la beauté morale redouble la beauté poétique. On ne fait guère que des tableaux tranquilles et froids avec la vertu ; c'est la passion et le vice qui animent les compositions du peintre, du poète et du musicien. » (Lettre à Sophie Volland du 18 juillet 1760).
Le Neveu de Rameau inspira une adaptation de Goethe, un roman de Jules Janin (La fin d'un monde), une œuvre de Louis Aragon (Le neveu de M. Duval) et un roman de Thomas Bernhard (Le neveu de Wittgenstein).
Rappelons que le manuscrit autographe avait été égaré lors du déplacement en Russie des œuvres de Diderot après sa mort. Une copie, trouvée par un Russe et transmise à Schiller puis à Goethe, avait été traduite par ce dernier et publiée en allemand. C'est la version allemande qui est parvenue en France et fut de nouveau traduite en français, publiée et vendue jusqu'à ce que, en 1890, Georges Monval, bibliothécaire de la Comédie française, découvre chez un bouquiniste le manuscrit du Neveu de Rameau et le fasse éditer dans la Bibliothèque elzévirienne l'année suivante, avec des notes de sa main. Cet original, qui sert depuis de référence, se trouve à la Piermont Morgan Library (Etats-unis) ; la couverture ci-dessus est celle de l'édition de Monval en 1891.

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REPERES BIOGRAPHIQUES
Denis Diderot (1713-1784)

- 5 octobre 1713 : naissance à Langres de Denis Diderot, fils aîné de Didier Diderot, artisan aisé (coutelier) et de Angélique Vigneron. En 1722 nait son frère Didier-Pierre dit "l'abbé", qui ne s'entendit jamais avec Denis. Il entretint par contre avec sa sœur Denise une correspondance dont nous sont parvenues 25 lettres. Une autre de ses sœurs, Angélique, mourut dans un couvent d'Ursulines à Langres (1738) et sa triste histoire inspira à DD la trame de La Religieuse.

- 1723-1728 : études chez les Jésuites.

- 1728 : A l'âge de 15 ans, Diderot part à Paris poursuivre ses études au collège d'Harcourt (actuel lycée Saint-Louis), puis à la Sorbonne. Il montre peu d'enthousiasme pour la carrière ecclésiastique à laquelle le destine son père. Il étudie la philosophie et la théologie.

- 1732 : Il obtient le titre de maître es art, diplôme universitaire de l'époque.

- 1737-1745 : DD donne des cours, devient clerc chez un procureur originaire de Langres. Durant ces années matériellement difficiles, il apprend l'anglais, les langues anciennes, les mathématiques, fréquente des théâtres et salons et commence à publier quelques articles au Mercure de France, ainsi que des traductions : Histoire de la Grèce, de Temple Stanyan, Essai sur le mérite et la vertu, de Shaftesbury,

- 1742 : Il rencontre Jean-Jacques Rousseau, avec qui il se lie d'amitié et qui lui présente Condillac.

- 1743 : mariage avec une jeune lingère, Anne-Antoinette Champion (1710-1796), malgré l'opposition de sa famille qui le fait enfermer quelques semaines dans un monastère près de Troyes (d'où il s'échappe). De ce mariage il naîtra quatre enfants dont une seule, Marie-Angélique (1753-1824) survivra. Très rapidement, le ménage bat de l'aile et DD trompe sa femme.

- 1746 : Publication des Pensées philosophiques, dans lesquelles Diderot, qui a perdu la foi, attaque la religion chrétienne et prône une religion naturelle. L'ouvrage sera condamné par le Parlement. Diderot, remarqué par ses précédentes traductions, est sollicité pour traduire le Dictionnaire médical de Robert James, en trois volumes. A cette occasion, il se familiarise avec la biologie, la physiologie, la chimie, la médecine, la botanique.

- 1747 : L'éditeur Le Breton charge Diderot de rédiger et coordonner l'Encyclopédie. A partir de cette date et durant vingt ans, il consacrera beaucoup de temps à ce vaste projet éditorial. Les volumes seront édités entre 1751 et 1772 et assureront la renommée du philosophe.

- 1748 : parution de son premier roman, Les bijoux indiscrets et des Mémoires sur différents sujets de mathématiques. Il collabore à la rédaction de la Démonstration du principe d'harmonie, de Jean-Philippe Rameau.

- 1749 : Publication de la Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, œuvre condamnée par la censure, qui développe sa théorie matérialiste. Cet ouvrage vaut à Diderot une incarcération de 3 mois à la prison de Vincennes et une perquisition entraînant la saisie du manuscrit de La promenade du sceptique. Jean-Jacques Rousseau, qui vient rendre visite à Diderot incarcéré, a en route la fameuse illumination qui le mènera à rédiger son Discours sur les sciences et les arts. Diderot, traumatisé par sa détention, en conservera une certaine prudence, non pas tant dans ses écrits que dans leur publication.

1750 : Diderot est nommé membre de l'Académie royale des sciences et belles lettres de Berlin. Il rédige le Prospectus encyclopédique. Rencontre avec Grimm.

- 1751 : Publication de la Lettre sur les sourds et les muets et du tome I de l'Encyclopédie.

- 1752 : Diderot rencontre d'Holbach. Cette année-là est également le début de la Querelle des Bouffons.

- 1753 : Naissance de sa fille Angélique, le seul de ses enfants qui parviendra à l'âge adulte. Publication de L'interprétation de la nature.

- 1755 : Début de sa liaison avec Sophie Volland, qui restera très proche de lui jusqu'à la fin de sa vie et avec laquelle il entretiendra une riche correspondance dont 187 lettres ont été conservées.

- 1756 : à la demande de Grimm, Diderot collabore à la Correspondance littéraire  philosophique et critique. Il rencontre Madame d'Epinay.

- 1757 : Le Fils naturel, drame qui ne sera joué que plusieurs années plus tard. En 1758 : Le Père de famille. Diderot dans ces œuvres rompt avec la tragédie classique pour ouvrir la voie du drame bourgeois contemporain. Il souhaite répondre à une attente du public en lui offrant des œuvres qui sont le reflet de ses préoccupations, et dont la langue (prose moderne) est proche de la sienne.

- 1759 : C'est une année difficile pour DD, aussi bien personnellement que professionnellement. A l'occasion du décès de son père, Diderot se rend à Langres et rédigera le Voyage à Langres ainsi que L'entretien d'un père avec ses enfants. Publication du premier Salon. A la suite de la diffusion de l'article intitulé "Esprit", rédigé par Helvétius, l'encyclopédie est condamnée et d'Alembert abandonne ses responsabilités de direction. Mais Diderot s'accroche et poursuit le travail avec d'autres éditeurs jusqu'aux dix derniers tomes qui paraîtront en 1766.

- 1760 : Rédaction de La Religieuse. Déjà, dans les Pensées philosophiques, DD, traumatisé par une visite à sa sœur Angélique, exprimait ses distances avec la religion et sa compassion pour les membres des communautés : « Quelles voix ! Quels cris ! Quels gémissements Qui a renfermé dans ces cachots tous ces cadavres plaintifs ! ». Dans le roman, DD dénonce les institutions religieuses qui font souffrir les individus, les contraignant dans des mondes clos, hors des lois, où tout abus de pouvoir reste caché. Le roman sera publié en feuilleton dans la Correspondance littéraire, entre 1780 et 1782.

- Les pièces de DD commencent à avoir du succès. Le Père de famille est même joué à Naples devant le Roi en 1773.

- 1762 : Début de la rédaction du Neveu de Rameau.

- 1765 : L'impératrice Catherine II achète à Diderot sa bibliothèque, lui en laissant l'usufruit et le rétribuant comme bibliothécaire pour lui assurer des revenus. Fin de la publication de l'Encyclopédie. Ses connaissances artistiques permettent à Diderot de guider l'impératrice Catherine II dans l'achat de toiles, comme par exemple le cabinet de Pierre Crozat en 1772.

- 1769 : Rédaction du Rêve de d'Alembert, réflexion sur les origines de la vie, de l'Entretien et de la Suite de l'Entretien. Dans ces trois dialogues philosophiques apparaissent les personnages de d'Alembert de de Julie de Lespinasse (dont d'Alembert fut amoureux toute sa vie), qui ne se sont pas reconnus dans les propos tenus. Car DD y expose ses théories matérialistes et évolutionnistes sur la vie, la matière et la nature. Les trois traités paraîtront en 1782 dans la Correspondance littéraire et ne seront édités qu'en 1830.

- 1770 : Publication des Deux amis de Bourbonne. C'est le récit d'une amitié et la critique du système judiciaire.

- 1772 : Supplément au voyage de Bougainville (sera publié en 1796).

- 1773-1774 : Rédaction de Jacques le Fataliste. Diderot entreprend un voyage à Saint-Pétersbourg, encadré de deux longs séjours à La Haye. Il publiera à ectte occasion un Voyage en Hollande. Ce voyage, réclamé depuis plus de dix ans par l'impératrice, Diderot ne l'entreprend qu'après le mariage de sa fille et le règlement de ses affaires et succession. A Hambourg il rencontre le deuxième fils de Bach, le compositeur Carl Philip Emmmanuel Bach et rapporte à sa fille, excellente claveciniste, des partitions de clavecin.

- Dès son retour de voyage, affaibli, Diderot se repose à Sèvres et ralentit sa vie sociale.

- A partir de 1783: il met de l'ordre dans ses textes, effectue trois copies de ses oeuvres.

- 1773-1778 : Paradoxe sur le comédien, publié en 1830.

- 1775 : Plan d'une université pour la Russie.

- 1776 : Entretien avec la maréchale **.

- 1778 : Essai sur les règnes de Claude et de Néron.

- 1781 : Est-il bon ? Est-il mé chant ? est sa dernière pièce de théâtre.

-  1784 : Il est très affecté par le décès de Sophie Volland le 22 février 1784. Fatigué par les quatre étages de son logement (rue Taranne), il déménage au 39 rue de Richelieu où il meurt deux mois plus tard.

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RESUMES DE DEUX ŒUVRES

Jacques le fataliste

Comme c'est souvent le cas pour les œuvres de diderot, ce roman fut réalisé sur de nombreuses années. Conçu dès 1765, la rédaction de JlF fut interrompue par les nombreux travaux de Diderot et poursuivie pendant des années. Le roman fut édité une première fois en feuilleton dans la revue littéraire de Grimm la correspondance littéraire, de 1778 à 1780, mais l'oeuvre complète ne fut achevée qu'en 1783. Le roman fut publié en 1796 (12 ans après la mort de Diderot).

Innovant par sa construction et par sa forme, Jacques le fataliste raconte le voyage d'un valet et son maître. Chevauchant côte à côte, ils font halte dans des augerges et devisent à bâtons rompus. Ils abordent des souvenirs, des anecdotes amusantes, et abordent aussi des sujets généraux sur le sexe, l'amour, la liberté, le destin, l'honneur. Des personnages de rencontre mêlent leurs récits à la conversation. Inspiré en tout premier lieu de la vie de Tristam Shandy, la fameuse oeuvre de Lauwrence Sterne qui malgré ses quelque [pas de s SVP] six cents pages ne dépasse pas la naissance du personnage car le roman n'est fait que de digressions, Jacques le Fataliste est sans cesse enrichi d'emprunts, de lectures, d'expérience de son auteur. Dès le début du récit, les deux personnages sont campés, le maître étant assez falot, tandis que son valet prend plus de place et qu'il est dessiné avec plus d'épaisseur. - descriptions des protagonistes
le maître : "Il a peu d'idées dans la tête ; s'il lui arrive de dire quelque chose de sencé, c'est de réminiscence ou d'inspiration. Il a des yeux comme vous et moi ; mais on ne sait la plupart du temps s'il regarde. Il ne dort pas, il ne veille pas non plus ; il se laisse exister ; c'est sa fonction habituelle. L'automate [le maître] allait, se retournant de temps en temps pour voir si Jacques ne revenait pas."
Jacques : "Il se conduisait à peu près comme vous et moi. Il remerciait son bienfaiteur, pour qu'il lui fit encore du bien. Il se mettait en colère contre l'homme injuste […] Du reste, bon homme, franc, honnête, brave, attaché, fidèle, très têtu, encore plus bavard…"
Mais au fur et à mesure des épisodes, le maître fait parfois preuve d'une finesse ou d'une bonté inattendue, car l'auteur cherche avant tout à étonner ses lecteurs, ne pas les lasser ni s'enferrer dans le simplisme de catégorie.

Le neveu de rameau

Prudent depuis son emprisonnement à Vincennes, DD cacha cette œuvre satirique rédigée entre 1762 et 1773. Le récit prend la forme d'un dialogue entre le philosophe et le neveu, interrompu par les descriptions et pantomimes du neveu. Malgré son cynisme, ce personnage paradoxal tient des propos qui frappent le philosophe par leur justesse. Sans illusions sur lui-même : "Je suis envieux, je suis médiocre, il ne m'en coûte rien d'être vil", il renvoie ses défauts à une société qui les entretient : "Est-ce que tu ne saurais pas flatter comme un autre ?" et qui ne manque pas de cruauté : "Dans la nature, toutes les espèces se dévorent." Il considère que chacun est le serviteur ou le flatteur d'un autre : "Quiconque a besoin d'un autre est indigent et flatte". Il prétend calquer ses vices sur ceux des autres. Sa vision matérialiste ne l'empêche pas d'avoir du talent, de la finesse et une certaine sentimentalité.

Les manuscrits de DD ayant été envoyés après sa mort en Russie, celui-ci fut découvert une vingtaine d'années plus tard par un russe qui le transmis à goethe, qui le fit publier en allemand en 1805.

Hegel le commenta dans la Phénoménologie de l'esprit, Michel Foucault en fit un commentaire dans l'Histoire de la folie à l'âge classique.




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